Dissocier l’œuvre de l’artiste, est-ce vraiment possible ?  

On a tous une chanson, un livre ou un film que l’on a cessé d’admirer après avoir découvert que son créateur avait commis des actes que l’on réprouve. Et c’est là qu’une question se pose : « Une œuvre peut-elle être tenue pour suspecte lorsque son auteur l’est ? ». 

La question n’est pas nouvelle. En effet, depuis plusieurs années, plus particulièrement depuis le mouvement #MeToo, elle revient régulièrement dans l’actualité culturelle et continue de faire débat. 

D’un point de vue extérieur, la question peut paraître simple. Une œuvre est une œuvre. Mais prenons un exemple volontairement absurde. Votre boulanger préféré vient d’être accusé de violences sexuelles. Vous n’allez propabalement pas vous dire « C’est grave évidemment, mais il faut reconnaître qu’il fait des baguettes extraordinaires. » Par la suite, vous pourriez même avoir quelques difficultés à retourner dans cette boulangerie. Pourtant, notre raisonnement est plus beaucoup complexe lorsqu’il s’agit de la culture. Une création occupe une place bien plus intime dans notre vie. Elle peut être associée à un souvenir, à une personne ou parfois même à notre identité. Nous n’entretenons donc pas le même rapport avec une baguette et l’art.

Par ailleurs, l’œuvre peut survivre à son auteur. Une fois rendue public, elle est interprétée, commentée, critiquée et réappropriée par son public. Mais est-ce suffisant pour effacer les actes de son auteur ? Non, pas forcément. Lorsque l’on découvre le passé de l’artiste, cela peut modifier notre regard sur son art. Même si l’œuvre n’a rien d’illégal, notre perception d’elle peut changer. C’est donc ce que l’on en fait qui change tout. En principe, chacun est libre de regarder, d’écouter, de lire ou, au contraire, de s’en détourner. Le débat devient donc plus personnel. 

Notre dégré de tolérance a différentes intensités. Imaginons que les violences sexuelles vous touchent particulièrement. Vous aurez peut-être beaucoup plus de mal à continuer d’écouter un artiste condamné pour viol. À l’inverse, une autre personne pourra distinguer très nettement les actes de l’artiste. Cela ne signifie évidemment pas que certains comportements seraient acceptables et d’autres non. Cela révèle, au contraire, que notre jugement sur l’art est profondément lié aux valeurs qui nous fondent. 

Quelque chose a changé dans la culture : notre regard. La question ne serait donc pas si difficile si l’art était un objet parfaitement indépendant, que l’on puisse le juger uniquement sur ses qualités. Malheureusement, une œuvre ne vient jamais seule. Elle représente un nom, une histoire, une époque, une personnalité. Et lorsque l’un de ces fondements est controversé, il devient difficile de faire comme si de rien n’était. 

Au fond, nous aimerions parfois que le bien et le mal soient parfaitement distincts. Nous aimerions que la valeur d’une œuvre soit à la hauteur de celui qui l’a créée. Pourtant, il est à chacun de tracer sa propre limite. Une limite entre ce que l’on apprécie et ce que l’on ne veut plus cautionner. En ayant le libre arbitre sur ce que nous sommes prêts à continuer d’apprécier, nous reflétons simplement les valeurs auxquelles nous tenons vraiment. 

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