Il y a des rencontres que l’on ne choisit pas. Miss Shepherd s’est imposée dans la vie d’Alan Bennett comme sa camionnette s’est imposée dans son allée. Dans ce récit véridique, l’écrivain britannique livre le journal d’une cohabitation insolite, quoiqu’un peu forcée.
L’histoire se déroule dans les années 1970. Alan Bennett, alors producteur en pleine ascension, aspire au calme et à la tranquillité pour écrire. C’est alors qu’apparaît une vieille camionnette jaune… et Mary Shepherd avec. L’embourgeoisement du quartier ne lui permettant plus de stationner dans la rue, elle décide, avec une évidence déconcertante, de s’installer chez son voisin. Ce qui ne devait être qu’un dépannage de quelques jours prend finalement des allures de bail à durée indéterminée.
Paranoïaque, farouchement indépendante et bien décidée à vivre en marge de l’État, Miss Shepherd refuse catégoriquement la maison de retraite. Sa camionnette lui suffit. À la rigueur, elle ne serait pas contre tirer un câble électrique depuis la maison de M. Bennett. Si l’écrivain se montre souvent agacé, par l’odeur persistante du véhicule et le désordre qu’elle sème, il ne parvient pourtant pas à la chasser. Charité chrétienne ou fascination d’auteur ? Pas certain de le savoir lui-même.
En à peine une vingtaine de pages, tout devient parfaitement visible : l’allée (presque) tranquille d’un quartier londonien, un producteur à succès sans doute trop bien élevé pour refuser et cette vieille dame fantasque retranchée dans sa camionnette jaune. Le décor est planté. Le van jaune reste presque toujours immobile, à moins que Miss Shepherd ne décide soudain d’aller faire un tour. Escapade qui se termine bien souvent avec Bennett contraint de la pousser, faute d’essence. Ce tableau à la fois absurde et très concret donne immédiatement le ton.
Dans cette lecture rapide, Bennett raconte cette cohabitation avec un mélange de distance et de tendresse. Son humour, typiquement anglais, repose sur le décalage et l’autodérision. Il ne se présente pas en héros charitable, il souligne au contraire ses hésitations, ses plaintes répétées et parfois son embarras. On sent qu’il est à la fois déconcerté par cette femme excentrique et secrètement fasciné par la singularité de sa présence.
Ce qui rend le récit encore plus touchant, c’est de découvrir que cette cohabitation invraisemblable s’est véritablement produite. Cette vérité renforce davantage le comique du récit. On se surprend à attendre le moment où Bennett finira par reprendre possession de son allée. Va-t-il enfin lui demander de partir ? Et aussitôt s’impose une autre interrogation, plus inconfortable : où pourrait-elle bien aller ? Une pensée qui laisse, immanquablement, un léger pincement au cœur.
Pour ceux qui préfèrent le grand écran, l’histoire a été adaptée au cinéma sous le titre The Lady in the Van. Miss Shepherd y est incarnée par Maggie Smith, choix évident tant l’actrice semble née pour ce rôle mêlant excentricité et fragilité. Si le personnage est profondément attachant, on n’a pourtant aucune envie de la voir stationner dans son propre jardin. Mieux vaut celui d’Alan Bennett : il en a tiré un excellent livre et un film tout aussi réussi.
